Florilège d'études à propos de l'approvisionnement électrique de la Suisse

De provenances et avec des intentions diverses, des rapports traitant de ce sujet ne manquent pas.

Un grand nombre d'entre eux sont de type plaidoyer, c'est à dire qu'ils choisissent et présentent des cas afin de servir une cause. Même s'ils sont fondés sur des études scientifiques et techniques dont la qualité n'est pas en cause, la position d'autorité experte des auteurs ou le prestige des organismes qui publient ces rapport leur donne une aura de vérité.

Les publications scientifiques sont destinées à des gens de ce milieu et, en théorie, elles sont soumises à une lecture préalable critique par des pairs. Cela n'en valide pas les résultats mais bien la nature scientifique de la démarche. En revanche, des rapports diffusés à destination du public et des décideurs politiques ne sont pas soumis à telles vérifications, seule la réputation compte.

Selon la loi de Brandolini disant que la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises est supérieure d'un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire, il n'est ni possible ni intéressant de dépiauter chacun de ces rapports et études pour en souligner les forces et, trop souvent, les déficiences. Rappelons aussi qu'il suffit d'un défaut majeur pour invalider toute une étude ; pinailler sur des détails n'est alors que perte de temps.

De plus, l'impact médiatique de ces rapports dépendra aussi de la force de frappe des départements de communication des éditeurs — office fédéraux, instituts, académies ou lobbies de toutes couleurs.

Une déficience importante qui leur est commune est leur intransparence qui font que, même avec la meilleure volonté, ce qui y est présenté n'est pas vérifiable et reste ainsi incompréhensible.

Alors qu'il est question de réautoriser de penser à l'énergie nucléaire en Suisse, la coïncidence veut que quelques-uns de ces rapports plaidoyers soient sortis presque simultanément.

Démuni de moyens pour en vérifier les contenus ou estimer ce qui y est omis, il a fallu développer un outil accessible au grand public, qui permette de donner de la substance à toute évaluation. 

C'est pourquoi le calculateur MR's Energy a été développé. 

Cinq rapports et un site internet sont en cause

Étude ETH-Zurich / Paul Scherrer Institut
Nucléaire et système énergétique suisse

Ce rapport a été publié le 29 juin 2026 sous l’égide du Energy Science Center (ETH Zurich) et du Paul Scherrer Institut (PSI).
Il mobilise quatre modèles d’optimisation indépendants (Nexus-e, Swiss EnergyScope, SES-ETH, STEM) pour évaluer la place du nucléaire dans le mix électrique suisse à l’horizon 2050.

Rapport principal (White Paper)
L'énergie nucléaire et le futur système énergétique suisse: une analyse par modélisation technico-économique
Bardow, Burgherr, Darudi, Filippini, Guidati, Hug, Lordan-Perret, Manera, McKenna, Moret, Panos, Patt, Pautz, Sansavini, Savelsberg, Schaffner, Schmidt, Turan et al. — juin 2026 — 44 pages.
Accéder au rapport: https://doi.org/10.3929/ethz-c-000802090

Documentation méthodologique
Nuclear Power and the Future Swiss Energy System: Modelling Documentation
Mêmes auteurs — juin 2026 — 36 pages.
Décrit en détail les quatre modèles, leurs hypothèses, les paramètres d’entrée et les variantes de scénarios.
Accéder à la documentation : https://doi.org/10.3929/ethz-c-000801814

Ce que le rapport examine

Le rapport décrit des scénarios destinés à fournir 45 TWh par année, en addition aux productions existantes. 

24 scénarios sont analysés combinant trois politiques (« renouvelables-led », « renouvelables + nucléaire », « marché-led »), quatre variantes de coût du nucléaire (5 000 / 8 000 / 12 000 CHF/kW + abandon), et deux hypothèses de rendement du capital WACC (5% financement public, 8% financement privé). La contrainte commune à tous les scénarios est la neutralité carbone en 2050 (Loi sur la protection du climat 2023).

Les modèles sont intégrés dans le réseau européen avec des capacités de transit alignées sur les hypothèses ENTSO-E (« Global Ambition »). L'hypothèse est que la  Suisse peut importer et exporter librement dans ces limites.
Ils ont pour but une optimisation des coûts tout en éliminant le carbone émis en Suisse.

Ses conclusions

  • Les conditions financières actuelles n’assurent pas la rentabilité de nouvelles centrales nucléaires.
  • Pour que cela puisse être le cas un soutien par les pouvoirs publics est essentiel, par exemple en diminuant les subventions accordées aux renouvelables, en adoptant des mesures de couverture des risques pour réduire le coût du capital des nouvelles centrales nucléaires, en cautionnant des crédits ou en garantissant des prix fixes.
  • Avec des coûts de construction qui atteignent 12 000 CHF par kW en Europe, aucune centrale nucléaire ne serait rentable. Il faudrait que ce coût ne dépasse pas 5000 CHF par kW. 
  • La Suisse peut atteindre son objectif de zéro émission nette avec les technologies existantes et prévues, sans nouvelles centrales nucléaires.
  • Des échanges d’électricité efficaces avec l’étranger seraient déterminants pour la stabilité d’un système sans nucléaire. Selon le modèles, les importations nettes d’électricité en hiver se situeraient alors entre 5,4 et 12,4 TWh.

Analyse critique

  • L'objectif de production est du même ordre de grandeur que celui du calculateur MR's Energy.
  • Les quantités à importer sont sous-estimées, environ à la moitié de ce que le calculateur MR's Energy estime à 15 % - 30 % de la production brute annuelle, environ 50% en hiver.
  • Les données économiques ne sont pas adéquates :
    • les considérations à propos des taux d'intérêts confondent des exigences de rentabilité avec la couverture des coûts totaux de revient. Les chiffres élevés utilisés pour les taux d'intérêt (WACC) ne correspondent pas aux conditions du marché obligataire en Suisse.
    • le coût de construction du nucléaire ne tient compte que des premiers déboires des réacteurs EPR, trente ans après qu'en Europe plus aucune centrale n'avait été construite. 
    • Rien n'est dit des milliards d'investissements nécessaires (CAPEX) pour l'entier des scénarios. Tout est fondé sur l'application de WACC problématiques. C'est comme si l'on discutait d'un leasing géant.
  • Rien n'est dit de la puissance avec laquelle les importations doivent se passer.
    Avec le calculateur MR's Energy, un scénario "tout renouvelable" indique que la puissance nominale requise serait d'environ 12 GW, l'équivalent de la puissance simultanée de 10 centrales de Leibstadt.
    Les capacités de transferts internationaux, qui atteignent déjà ces limites aujourd'hui, ont aussi besoin d'être fortement augmentées.
  • L'argument de satisfaction de l'objectif du net zéro repose sur les importations. Il faut cependant se soucier de leurs origines et de leurs disponibilités. Rappelons que les pays voisins sont exposés aux mêmes défi. Il ne leur restera que du gaz ou du charbon à offrir à la Suisse. Cela reviendrait donc à exporter la charge carbone. Il est certes indiqué que la sécurité de l'approvisionnement n'entre pas dans la cadre de l'étude. Mais alors, à quoi aura -t-elle servi ?

Rien n'est dit sur la raison d'être de ce rapport, joliment mis en page et livré en trois langues, dont le donneur d'ordre n'est pas mentionné. Il a les atours d'un travail de plaidoyer destiné à ancrer l'idée qu'un approvisionnement électrique décarboné de la Suisse est possible sans faire intervenir du nucléaire ; c'est pourtant indéfendable. Il est regrettable que les médias aient très vite compris ce message et ne se soucient de rien d'autre ; les décideurs politiques n'auront pas été vraiment éclairés.

Divers rapports de l'Académie suisse des sciences naturelles

Perspectives de l’énergie nucléaire en Suisse - Rapport de synthèse
Neu U, Markard J, Betz R, Boulouchos K, Pautz A, Stadelmann I (2025), Swiss Academies Reports 20 (6) 
doi.org/10.5281/zenodo.15599206

Stockage saisonnier de l’énergie : un aperçu. Interrelations, importance et perspectives dans le contexte suisse. Rapport de synthèse.
Nöthiger J, Neu U (2025) , Swiss Academies Reports 20 (9) 
doi.org/10.5281/zenodo.17406409

Coûts de construction et financement de nouvelles centrales nucléaires en Suisse. 
Neu U (2026), Swiss Academies Reports 21 (6)
doi.org/10.5281/zenodo.21803659

Il n'est pas question ici de reprendre point par point les éléments de ces rapports pour les commenter ou les critiquer. Une évaluation lapidaire est donnée ici. 
Ils ont été rédigés au sein de l'Académie des sciences naturelles. Celui concernant le stockage saisonnier a reçu un soutien de la part du Département fédéral de l'énergie (OFEN).
Il est permis de se demander pourquoi une association de droit privé réunissant des savants dans toutes les domaines des sciences s'immisce dans des questions qui ne relèvent pas de la qualité de la science et des techniques, mais bien de l'ingénierie pratique, de l'économie et de la politique énergétique.

Le premier, Perspective de l'énergie nucléaire en Suisse, est une énumération de ce qui est connu au sujet de cette technologie et de ses récents développements industriels. Aucune contribution originale n'y est apportée. Des appréciations subjectives sont proposées (acceptation par le public, accord avec l'Union européenne) sans être débattues. Des limites législatives sont mentionnées.

Le deuxième, Stockage saisonnier de l'énergie, résume sous la forme de récit les diverses formes d'énergie consommées, importée, et stockables dans le pays. Les questions d'efficience ou de rendement des processus ne sont accompagnées d'aucune données. Les rendements énergétiques  limités par les contraintes des lois de la thermodynamique sont présentées comme un gaspillage, un  terme à connotation moralisatrice.

Le troisième, Coûts et construction de centrales nucléaires, s'attache exactement à ce qui n'est pas utile dans l'évaluation d'une technologie parmi d'autres pour assurer l'approvisionnement électrique du pays : le coût d'un élément isolé d'un système.

  • Les coûts estimés n'en sont pas car la méthode utilisée (Levelized Costs of Electricity LCOE, hélas une habitude internationale) évalue un prix minimal du courant qui assure au propriétaire d'une centrale un rendement adéquat sur le capital qu'il investit au long de la durée de vie de cette installation. Discuter des attentes capitalistes et de structures de financement requiert une toute autre expertise.
  • Les coûts de référence pour la construction sont limités aux errements des trois centrales de type EPR récemment mises en service en Finlande et en France ou en construction au Royaume-Uni : les budgets et les délais ont été vastement dépassés. Cet état de fait n'est cependant pas surprenant si l'on considère que, pendant une génération, aucune nouvelle centrale nucléaire n'avait été construite en Europe. Le coût d'un tel ré-apprentissage a pourtant été éliminé pour la centrale de Barakah aux Émirats Arabes Unis où 4 unités APR-1400 de 1 337 MWe chacune ont été réalisées en neuf ans par tranche pour environ 5000 CHF par kW. L'auteur n'en tient pas compte pour des mauvaises raisons liées à des licences.
  • Tout comme dans le rapport ETH/PSI décrit ci-dessus, il est affirmé que sans le soutien des pouvoirs publics le nucléaire ne pourrait pas être implanté à nouveau dans le pays. Le financement serait trop coûteux si les opérateurs devaient couvrir tous les risques pensables auxquels la population serait exposée. C'est oublier que, d'une part, les opérateurs actuels du nucléaire doivent déjà prendre des assurances couvrant des risques plus élevés que les autres activités industrielles. D'autre part, c'est aussi oublier que des risques qui exposent des pans entiers de la population sont supportés collectivement, après une approbation organisée par les pouvoirs publics. C'est d'ailleurs pour cela que des procédures d'opposition et de recours sont établies et prennent du temps. Les grands barrages, les autorisations de substances dangereuse, les activités liées à la défense nationale en sont des exemples. Il est donc vrai qu'une décision politique doit être prise, mais nommer cela "subventionnement" est un abus de langage.

Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften ZHAW

«Technologieoffenheit» und Arbeitsplätze:
Auswirkungen einer Aufhebung des AKW-Neubauverbots auf die Beschäftigung in der Schweiz

Müller, Dominic, Aurelio Perot, Natalie Stalder, and Jürg Rohrer. 2026. 
ZHAW Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften. 
doi.org/10.21256/zhaw-2583.

Étude commanditée par ​Schweizerische Energie-Stiftung
www.energiestiftung.ch

Cette étude concerne l'impact qu'une ouverture à la technologie nucléaire pourrait avoir, par l'incertitude créée pour les investisseurs, de freiner le développement des productions photovoltaïques (PV).

Elle se borne à estimer l'impact sur l'emploi et seulement pour la durée de la construction d'une seule centrale nucléaire de type EPR de 1 600 MW. 

Cette seule perspective, sans même qu'un projet concret soit mis en œuvre, découragerait le développement du PV, avec 5 800 - 9 500 emplois en jeu. Car les subventions versées ne seraient plus accompagnées de l'investissement privé nécessaire : un tiers de cet investissement ne se matérialiserait plus dès lors que le nucléaire ne serait plus interdit ; cela revient à dire qu'un tiers des subventions n'auraient plus d'objet. Et si une construction était décidée, ce chiffre pourrait s'élever jusqu'à 16 000 emplois. De plus, une hypothèse est posée que les mesures d'efficacité énergétique et de décarbonisation dans le secteur du bâtiment seraient perçues comme moins urgentes à la perspective d'un renouveau du nucléaire.

Au sens strict, les évaluations semblent être faites de manière correcte. Cependant, cette acribie cache le plus important: la cadre du calcul est limité à un seul projet, les grandeurs comparées ne sont pas les mêmes : d'une part la seule période construction d'une centrale nucléaire, d'autre part la pérennité d'un secteur ayant besoin d'entretien, réparations et réinvestissements périodiques. Les références utilisées pour le coût nucléaire ne sont plus d'actualité, et les hypothèses faites à propos du comportement des milieux concernés n'ont pas de fondement.

La SES, qui milite ouvertement contre le nucléaire, n'a pas seulement commandité cette étude : elle en a aussi produit les hypothèses de base (Epprecht & Hälg 2025, qualifiée de « SES-Studie » dans le rapport ZHAW lui-même). L'étude « indépendante » repose donc entièrement sur les scénarios de son propre commanditaire.

L'ironie derrière ce rapport est qu'il souligne la dépendance aux subventions du PV : il s'effondrerait en cas d'alternatives concurrentes. Il en irait de même avec les subventions aux propriétaires d'immeubles afin de les encourager a assainir les chauffages et l'isolation thermique des bâtiments. Le soupçon de manque de viabilité économique est ainsi confirmé par les promoteurs de ce secteur. Il n'y avait pratiquement pas d'emploi dans le PV il y a quinze ans, aucune loi n'existe pour prétendre le maintenir à quelque niveau que ce soit en cas d'absence de besoin.

AXPO Power Switcher

La société Axpo est une entreprise dont les actions sont détenues à 100 % par les cantons et les services cantonaux du nord-est de la Suisse. Elle est active dans la génération et la distribution du courant électrique et dans le trading dans 30 pays.

Le site internet AXPO Power Switcher a été mis à jour. Il reproduit les simulations de l'approvisionnement de la Suisse par quinze scénarios développés par diverses institutions en Susse (dont deux par Axpo). Le  but est identique à celui du calculateur MR's Energy :  fournir 90 TWh par année selon des mix de technologies. 

  • Les mêmes technologies sont retenues avec un peu de biomasse et de géothermie. 
  • Une distinction est faite entre "Gaz" et "Import", sans que l'on sache par quel critère l'un sera choisi plutôt que l'autre.
  • Certains paramètres peuvent être modifiés (de "sehr wenig" à "sehr viel" ) sans en connaitre les dimensions. Cela ne permet pas d'analyser la sensibilité des modèles.
  • Les productions (TWh) et les puissances (GW) sont évaluées mois par mois jusqu'en 2050. Elles sont représentées pour les saisons d'hiver et d'été ainsi que pour toute l'année.
  • Seuls les coûts d'exploitation annuels sont donnés et accumulés au cours des années. Les coûts par technologie sont donnés selon la méthode LCOE ce qui suppose une rentabilité du capital
  • Pas de données d'investissement ni sommes nominales, ni valeurs actuelles nettes.
  • Le nucléaire existant est progressivement abandonné ou maintenu en service, pas de nouvelles capacités (sauf en 2050 pour un seul scénario).
  • Pour tous les scénarios un jugement  "L'approvisionnement est assuré jusqu'en 2050" est donné
  • Mention est donnée "Methodology reviewed by ETH Zürich". Cependant ce document de l'ETHZ de 2022 ne porte que sur les deux modèles développés par Axpo, il en discute les résultats comparés à d'autres modèles mais ne valide pas les méthodes. Il souligne le manque d'analyse horaire ou quotidienne

Une conclusion sévère est que, malgré l'accès à des travaux d'institutions réputées, une présentation élégante, et une foule d'informations, un visiteur de ce site restera impressionné mais n'y trouvera pas de réponse à des questions spécifiques qu'il peut se poser. Le manque de données d'investissement pour les CAPEX est rédhibitoire car il empêche de faire des comparaisons entre scénarios. C'est plus spectaculaire qu'utile.